FOCUS

Société connectée : nouvelle donne anthropologique - Pr FRANCIS JAUREGUIBERRY

16 avril 2014

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"Si nous ne voulons pas nous passer du progrès, il faut désormais savoir l’interroger".

FRANCIS JAUREGUIBERRY, Professeur de sociologie et directeur du laboratoire SET (Société Environnement Territoire), nous propose une lecture fine et nuancée des nouvelles technologies et des usages qui les accompagnent.

Il nous invite à une réflexion autour des enjeux sociétaux et économiques de la société hypermoderne et connectée d’aujourd’hui.

Kamitis : Vos travaux de recherche concernent les usages des technologies de communication et mettent l’accent sur la mesure des changements que ces usages ont induits notamment au niveau des règles sociales. Pouvez-vous nous présenter vos travaux de recherches en quelques mots ?

F. JAURÉGUIBERRY : Depuis maintenant plus de vingt ans, je travaille sur les usages de technologies de communication ou, plus précisément, sur les gros utilisateurs de ces technologies, ceux qui s’en servent de façon intense. J’ai travaillé avec les premiers utilisateurs des téléphones portables, puis des smartphones et des tablettes ainsi qu’avec ceux qui passent beaucoup de temps sur Internet. Ce sont des technologies dont les applications vont plus vite que les réflexions sociologiques, juridiques et même philosophique sur leurs effets, sur la façon dont elles transforment notre rapport à la vie quotidienne. C’est pour cela que j’ai toujours employé des méthodologies très intervenantes pour savoir qu’est-ce qui était en train de changer sous nos yeux afin d’essayer, avec les acteurs de ce changement, d’anticiper les nouveaux enjeux qui se dégageaient.

Par exemple, il est très vite apparu que les portables étaient des outils qui permettaient un nouveau rapport au temps, plus rentable et efficace dans lequel la gestion au fil de l’eau prenait une autre dimension. Cette entrée dans une société de l’immédiateté télécommunicationnelle est vécue de façon très positive au niveau économique car synonyme de raccourcissement des délais, d’accélération des rythmes et de généralisation de la simultanéité. Dans la guerre économique que se livrent les acteurs de la chrono-compétitivité, elles sont converties en de véritables armes. Mais elles ont aussi produit des situations non voulues, inattendues, qui se sont révélées être négatives : accumulation incontrôlable d’informations interdisant leur traitement efficace, dispersion au travail, sentiment de manque de temps et que l’urgence remplace la réflexion. Tension, stress et parfois même anxiété apparaissent alors, conduisant certains vers des formes de souffrance au travail, de pathologies psychosomatiques et même de burn-out.

Je ne suis pas un sociologue de bureau et j’interviens très souvent dans des entreprises : ce n’est qu’en allant sur le terrain que ce thème de nouvelle temporalité est apparue. Ce n’est par exemple qu’en interwievant des cadres, en faisant le point avec eux sur leur emploi du temps, les taches traitées, la porosité entre vie professionnelle et vie privée, etc. que j’ai pu, concrètement mesurer l’individualisation de problèmes qui devraient en fait être traités collectivement. Ça a l’air tout bête, mais le sociologue arrive, constate que chacun se plaint séparément de la même chose, par exemple du flux des e-mails ou des appels téléphoniques incessants qui les empêchent de se concentrer sur une tâche, mais que rien n’est fait, la situation semblant leur échapper. Les terrains d’intervention nourrissent la réflexion sociologique, mais en retour, le regard éloigné du sociologue révèle très souvent des disfonctionnements que les acteurs de l’entreprise ou du service qui sont sur le pont ou le nez dans le guidon ne peuvent ou ne veulent pas voir. Je crois beaucoup à cet échange entre chercheurs et entreprise dans le domaine des sciences humaines trop souvent négligées mais dont l’objet est pourtant notre quotidien.

Kamitis : Aujourd’hui, l’individu est assimilé à un « être numérique » interconnecté qui évolue dans un monde virtuel. Quels sont vos constats concernant l’évolution de cet être au cœur des nouvelles logiques d’échange et d’exposition ?

F. JAURÉGUIBERRY : Je parlais à l’instant de l’accélération du temps : les choses vont « plus vite », les délais sont « plus courts », les flux sont « tendus » et les gens « pressés ». Les technologies de communication sont les outils de cette accélération. Mais elles nous introduisent aussi, sans que nous en prenions vraiment la mesure, dans un nouveau monde. Un monde où la réalité ne se contente pas d’être là, face à nous, mais un monde où, désormais, cette même réalité nous parle et nous informe sur son état. Capteurs et puces électroniques distribués dans notre environnement physique, RFID collés aux objets, systèmes de géolocalisation nous informent en temps réel sur l’état de ce qui nous entoure, de la circulation, de la pollution de l’air, du nombre de taxis ou de vélos disponibles dans telle ou telle station, des services alentours. De façon désormais banale, il est possible de savoir exactement où l’on se situe dans une ville, combien de mètres il faut parcourir jusqu’à la prochaine bouche de métro, où se trouve le restaurant végétarien le plus proche ou encore de savoir quels sont les horaires des prochaines séances des films devant être projetés dans la demi-heure qui suit dans un rayon de 500 mètres.

Plusieurs chercheurs du laboratoire du CNRS que je dirige (le SET) travaillent sur ce thème, sur la géolocalisation, sur la réalité augmentée et, là aussi, essaient d’anticiper des enjeux sociaux avant que des situations non voulues se convertissent en irréversibilités sur lesquelles il serait ensuite très difficile de revenir. Par exemple, la possibilité de faire des choix individuels synonymes d’optimisation et d’économie à partir de données collectives elles-mêmes basées sur la collecte et l’interprétation des traces laissées par chacun rend nos villes plus intelligentes. Mais dans le même temps, la transparence à laquelle peuvent conduire ces mêmes technologies de géolocalisation et de localisation des activités représente un indéniable danger. Dans la société de risque dans laquelle nous sommes, ceux liés au détournement des données, à leurs manipulations à des fins politiques ou commerciales sont en effet grands. Une nouvelle inquiétude est en train de clairement apparaitre et, si nous ne voulons pas nous passer du progrès, il faut désormais savoir l’interroger dans ses potentiels effets négatifs. L’avenir appartient sans doute à ceux qui, en la matière, sauront anticiper ces craintes et attentes en terme de droit individuel au silence, de droit à l’opacité et à l’anonymat, et sauront les traduire en applications, systèmes et règles.

Kamitis : Quels sont les enjeux de ces changements que vous étudiez en termes économiques, politiques et sociaux ?

F. JAURÉGUIBERRY : Enormes, les enjeux sont énormes. Economiquement, c’est une évidence. Mais en terme de société aussi, et je pense même que l’on peut parler de nouvelle donne anthropologique. Car ces technologies semblent répondre (en partie évidemment) à un désir vieux comme l’humanité, celui d’ubiquité, et à un fantasme vieux comme l’individu, celui du contact permanent avec les êtres aimés. Ubiquité, immédiateté et permanence par-delà le principe de réalité de ce monde qui sépare, éloigne et isole. Quel énorme changement, effectivement ! Toute la question est de savoir désormais non pas seulement comment on utilise ces technologies mais comment on les maîtrise. Je viens de coordonner une vaste recherche réunissant une vingtaine de chercheurs appartenant à cinq laboratoires différents sur la déconnexion. Cela peut sembler paradoxal pour quelqu’un qui s’intéresse avant tout aux gros utilisateurs. Et bien, justement, c’est parmi ces mêmes gros utilisateurs qu’apparaît le plus, comme en creux, un désir de déconnexion.

Le désir de déconnexion apparait dans des situations de saturation, de trop-plein informationnel, de débordement cognitif, de harcèlement ou de surveillance dans lequel l’individu se sent dépassé ou soumis. Dans les cas extrêmes de burn out, le rejet des TIC fait partie intégrante d’une attitude de défense ultime qui permet à l’individu de survivre quand il ne peut plus lutter. Mais ces cas sont rares et relèvent moins d’une déconnexion volontaire cherchant à maîtriser des flux communicationnels que d’une déconnexion mécanique visant à ne pas se laisser emporter par un afflux ingérable. À l’image d’un disjoncteur qui saute lorsque l’intensité électrique devient trop importante, la déconnexion est ici purement réactive. Les conduites de déconnexion volontaires se situent toutes en deçà de telles réactions extrêmes. Elles visent précisément à éviter de rentrer dans la zone rouge du burn out et de subir des situations de surcharge informationnelle insupportables. Face à un nombre d’e-mails ou de SMS manifestement trop grand pour être raisonnablement gérés, à un nombre d’appels téléphoniques trop fréquents pour ne pas être perturbateurs, à la dimension trop chronophage de l’entretien des réseaux sociaux sur Internet, des tactiques de réajustement visant à reprendre la main dans la gestion de son temps et de ses occupations apparaissent. Ces pratiques ne sont pas synonymes d’une déconnexion totale ou d’un rejet global des TIC, loin de là, mais d’une déconnexion ponctuelle, partielle et située gage de leur maîtrise et de leur usage raisonné. Mais la possibilité même d’adopter ces conduites est nettement inégalitaire. Il y a des situations (professionnelles mais aussi existentielles) où certains n’ont justement pas la possibilité de se déconnecter ne serait que pour quelques minutes, mais doivent au contraire répondre immédiatement. Dit autrement : certains ont le pouvoir de se débrancher et d’autres ont le devoir de rester branchés. L’obligation de rester branché, et donc de subir la tension d’une urgence potentielle, conduit à poser l’hypothèse de l’apparition d’une « nouvelle richesse » et d’une « nouvelle pauvreté » parmi les branchés. Les nouveaux pauvres des télécommunications sont ceux qui ne peuvent pas échapper à l’obligation de répondre immédiatement, et qui doivent donc vivre dans l’urgence et dans l’interpellation continue, et les nouveaux riches sont ceux qui ont la possibilité de filtrer et d’instaurer de la distance vis-à-vis de cette interpellation.

Pour en savoir plus, vous pouvez contacter directement le professeur JAUREGUIBERRY :