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Les objets augmentés - Dr PIERRICK THEBAULT

14 avril 2014

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Considérés comme la « troisième révolution de l’Internet », les objets augmentés vont bientôt s’imposer dans tous les domaines de la vie quotidienne et de l’entreprise.
Pierrick THEBAULT, chercheur au MIT (Massachusetts Institute of Technology) et spécialiste de l’informatique ubiquitaire et de l’internet des objets, nous présente ses recherches concernant les objets et les villes du futur.

Kamitis : Vous êtes spécialiste de l’informatique ubiquitaire et de l’internet des objets. Pouvez-vous nous présenter vos travaux de recherche ?

P. THEBAULT : À l’intersection des sciences de la conception, de l’informatique ubiquitaire et des interactions homme-machine, mes travaux de recherches, pendant ma thèse de doctorat, ont porté sur l’étude de nouveaux types d’applications permettant d’interopérer les services du World Wide Web avec les produits du quotidien. Ces applications « orientées produit », capables de représenter, contrôler ou de compléter les fonctions d’artéfacts intégrant des capacités de traitement de l’information, remettent en cause les principes et conventions établies par les métiers de la conception. Elles préfigurent en effet l’émergence de produits, certes connectés à Internet, mais dont l’offre fonctionnelle peut également être améliorée et modifiée au cours du temps, après la fabrication et la commercialisation des produits, de manière à répondre aux besoins changeants des utilisateurs. Avec les produits « augmentés », la fonction devient alors une composante immatérielle et dynamique du produit, un matériau pour le design, qui va bouleverser le travail sur la forme et les interactions. Ils constituent selon moi une nouvelle étape dans l’histoire des produits, illustrée par la figure ci-dessous, dans la mesure où ils promettent de renouveler la manière dont nous accédons à l’information et dont nous interagissons dans le monde physique.
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Kamitis : Vous venez de nous présenter les produits augmentés. Mais que sont donc les lieux augmentés ?

P. THEBAULT : Si certaines applications s’articulent autour de produits spécifiques, d’autres trouvent un ancrage plus large sur l’environnement, dont elles vont superviser ou orchestrer les interactions. On peut ainsi envisager les lieux comme des entités virtuelles, des « sphères » d’information, à la fois « conscients » des produits qu’ils hébergent et « attentifs » aux actions des utilisateurs. Avec des chercheurs des Bell Labs, où j’ai réalisé ma thèse, nous avons créé une architecture logicielle permettent d’agréger et de sécuriser les données produites au sein d’un espace donné, par des produits, capteurs ou des utilisateurs. Elle permet notamment de créer des représentations de l’évolution des caractéristiques des lieux telles que leur fréquentation, leur ambiance et les contenus dont ils font l’objet. En analysant les interactions qu’ont les utilisateurs avec des produits connectés ou des contenus délivrés par une sphère d’information, il est également possible d’identifier les actions les plus caractéristiques d’un lieu. Une fois rendues publiques et mutualisés, ces nouveaux « descripteurs » permettraient aux utilisateurs de découvrir de nouveaux endroits ou de décider où aller en fonction de leurs attentes ou de leurs besoins immédiats. De nouvelles cartes de la ville pourraient également être établies.

Kamitis : Actuellement vos travaux de recherche au sein du MIT SENSEable City Lab portent sur la ville « sensible » pouvez-vous nous en dire plus ?

P. THEBAULT : Les très larges corpus de données générées par les capteurs déployés à l’échelle de ville, les réseaux de téléphonie ou encore les terminaux bancaires permettent aujourd’hui, une fois agrégés, traités et analysés, de mieux comprendre les déplacements, les pratiques et les comportements des gens. Les technologies de l’Internet des Objets nous permettent aujourd’hui d’avoir un regard nouveau, en en temps réel, sur l’espace urbain. Cette capacité à « sonder » ou à « sentir » la ville à une échelle macroscopique ou au contraire microscopique suscite évidemment l’intérêt des urbanistes, mais aussi des architectes et des designers, pour qui il est possible de créer des systèmes adaptatifs, qui « répondent » ou « réagissent » à la présence et aux actions des habitants. Au delà des outils de visualisations que je conçois au sein du laboratoire, je m’intéresse également aux formes d’articulation entre le lieu et les applications, et à la manière de représenter de manière tangible, in-situ, les flux d’informations et les applications qui lui sont propres.

Kamitis : La smart city ou la ville « sensible » sera-elle le standard pour les métropoles de demain ?

P. THEBAULT : Cette ville sensible est déjà réelle dans beaucoup de pays. Des villes comme Rio de Janeiro, Singapour, Songdo en Corée du Sud ou encore Masdar dans les Emirats Arabes Unis en sont les exemples emblématiques. Je pense qu’il ne faut pas enfermer le concept de ville intelligente uniquement dans la dimension technologique. Certes, la ville de demain peut être conçue comme un gigantesque tableau de bord permettant de contrôler et d’optimiser les flux et processus logistiques urbains, mais elle doit surtout concilier les piliers socioculturels et environnementaux à travers une approche systémique, qui allie gouvernance participative et gestion optimisée des ressources.

Kamitis : Quelles sont les barrières que vous voyez pour le déploiement des produits augmentés et de la ville intelligente ?

P. THEBAULT : Les barrières qui freinaient jusqu’à présent l’intégration des systèmes de captation ou de traitement de l’information dans les villes ou les produits ont pratiquement disparues. Il est possible de déployer des capteurs ou des systèmes embarqués de manière discrète sinon invisible, mais c’est l’ « intelligence » dont nous les doterons qui transformera la ville. La question n’est plus « comment ? », mais « pour quoi faire ? ». Il appartient donc aux concepteurs, et en particulier aux designers, de s’assurer de l’utilité des systèmes ou des applications qui viennent augmenter le monde physique.

J’ai consacré une grande partie de mes travaux à l’étude de la perception de l’Internet des Objets par les utilisateurs. Les produits augmentés que j’ai prototypé pendant ma thèse résultent par exemple d’une démarche de co-création. Il me semble en effet nécessaire de confronter les gens à ces objets « intermédiaires » pour qu’ils prennent conscience des possibilités et de l’expérience qu’ils délivrent. Les utilisateurs seront d’ailleurs acteurs de la conception de ces produits, puisqu’ils pourront intervenir sur leurs fonctions à postériori. Il faut donc au maximum prendre en considération leurs attentes, leurs besoins et leurs réactions à chaque étape du processus de conception, sans pour autant abandonner toute prise de risque.

Kamitis : Qu’en est-il de la problématique des données personnelles et du respect de la vie privée ?

P. THEBAULT : Produits et lieux augmentés sont en effet une source inépuisable de données, qui pourront à la fois être utilisées pour étudier la ville ou les pratiques mais également être employées à des fins publicitaires. Il serait dommageable de freiner l’innovation sous couvert du respect de la vie privée. Je crois que le principal enjeu reste de comprendre la valeur de ces nouvelles données et la manière dont elles peuvent améliorer la société. Ce seront aux citoyens de débattre et d’accepter ou de refuser l’emploi de leurs données. Je pense qu’il faut donner l’opportunité aux gens de comprendre cette nouvelle économie de données, puis de laisser choisir s’ils veulent ou non y contribuer. La question de la contrepartie sera sans doute cruciale. Verra-t-on émerger des « donneurs » de données, acteurs de la collectivité, où des banques de données reversant une partie des revenus générés aux individus ?

Kamitis : Quelles solutions pouvez vous imaginer pour la protection de ces données ?

P. THEBAULT : Des acteurs politiques comme le Parti Pirate en Allemagne considèrent que l’architecture d’Internet n’est pas adaptée à cette nouvelle économie de données. Ils prônent l’utilisation de réseaux « peer to peer », visant à distribuer l’information dans des milliers d’ordinateurs plutôt que dans quelques serveurs appartenant à des entreprises ou à des institutions. Sans remettre en cause l’infrastructure existante, je crois dans le développement de serveurs locaux, intégrés ou connectés aux « box » des opérateurs télécom. Ces « clouds » privés, dédiés à la collecte et à l’analyse des données générées par tous les capteurs et produits présents dans l’environnement, constitueraient une alternative intéressante. Les données ne s’échapperaient pas vers des serveurs dont on ne connaît pas la localisation ni les administrateurs, mais resteraient confinées aux frontières physiques du lieu, et donc sous la gouvernance de son propriétaire.

A plus court terme, je pense qu’il sera nécessaire de mettre en place, à l’échelle d’un service ou d’un état, des plateformes collaboratives de gestion des données. Ces dernières permettraient non seulement aux utilisateurs de visualiser les données les concernant, d’identifier la manière dont ils sont utilisés, et d’accepter ou refuser leur utilisation par des acteurs tiers. A l’instar des plateformes de « crowdfunding », il serait intéressant de laisser l’opportunité aux gens de partager leurs données personnelles avec des chercheurs, institutions ou entreprises engagées dans un projet scientifique ou social. Je suis confiant dans la capacité des citoyens à s’adapter aux innovations technologiques et à trouver l’équilibre entre vie privée et bénéfice collectif !